François Potherat : que vive la République ?

Les recherches sur les vies de nos ancêtres se limitent trop souvent, malheureusement, aux dates de vie, mariage et décès, parfois aux actes notariés et, quand la période le permet, aux parcours militaires. Un aspect sur lequel beaucoup de généalogistes font une croix est l’environnement dans lequel évoluaient les anciens.

Rêveries généalogiques  

Pour cerner un peu mieux leur vie, il est utile de se pencher sur l’histoire des campagnes, des paroisses et des villes. En fait, l’Histoire, avec un « H » majuscule, est celle de nos ancêtres. Connaître les événements qui marquèrent un pays, un continent ou le monde nous aident à appréhender un peu mieux les contextes de ces vies. Ces dernières ne sauraient se résumer à trois dates (naissance, mariage et décès) et un ou deux actes notariés. Puisqu’un grand nombre de nos ancêtres n’ont pas laissé d’autres traces que celles-ci et n’ont écrit ni leurs mémoires ni marqué l’Histoire, c’est en étudiant leur milieu de vie que nous pouvons apprendre à les connaître un peu mieux.

La généalogie est parfois une source de grande frustration non seulement à cause des difficultés mais parce qu’elle laisse peu de place aux sentiments et aux émotions. Il est en effet presque impossible de voir la personnalité de nos ancêtres se dévoiler à travers les archives et même lorsqu’il y a une trace quelconque de cette personnalité, ou que l’intéressé lui-même, ou elle-même, nous en fait part grâce à des ego-écrits, elle reste difficile à cerner. Lorsque nous imaginons la personnalité d’un ancêtre, il ne s’agit bien souvent que d’imagination et d’une reconstruction que permettent les bribes d’informations dont nous disposons. Que pensait notre 4x-arrière-grand-père des événements politiques dont il entendait parler ? Était-il exubérant ? Notre 5x-arrière-grand-mère était-elle timide ? Quel était son rapport à sa religion ? Ces questions ne trouvent généralement aucune réponse, même si nous aimons les imaginer. Le présent article n’y échappe pas. Dès qu’il s’agit des idées que mon ancêtre pu avoir, ce sont des hypothèses fondées sur quelques traces et sur mes propres songeries et spéculations.

Ce qui suit concerne la vie de mon 4x-arrière-grand-père, François Potherat, un humble Saône-et-Loirien du XIXe siècle. Intrigué par sa signature, seule trace matérielle personnelle qu’il a laissé dans les archives, je me suis longuement interrogé sur son caractère, faisant de lui un homme fier, voire légèrement fanfaron. Qu’importe, ne résumons pas la personnalité d’un individu aux quelques marques qu’il a laissé sur du papier. Par la suite, en me renseignant sur son village, son canton et les villes voisines, j’ai découvert son implication dans des évènements politiques. Un fait bien rare dans mes recherches, unique même pour les périodes qui précèdent la toute fin du XIXe siècle. Les preuves de cette expérience dans les remous politiques du siècle ont fait jaillir bien d’autres interrogations, celles courantes tant chez le généalogiste que chez l’historien, dont je vais vous faire part.

Naissance de François et jeunes années

Le 29 décembre 1808, à Messey-sur-Grosne en Saône-et-Loire, Claudine Regenet, alors âgée de 21 ans, donne naissance à François Potherat. Son époux, Claude, est vigneron. Le couple est marié depuis un peu plus d’un an et c’est leur premier enfant. Dans les années qui suivent, la jeune famille déménage à quelques kilomètres de Messey, à Saint-Boil. En novembre 1811, c’est une petite Jeanne qui voit le jour mais elle décède trois mois plus tard, malheureusement. Et les malheurs ne s’arrêtent pas. Jusqu’en 1827, 5 autres enfants suivent, Louis, Anne, Thomas, François le Cadet et Jeanne, mais beaucoup décèdent très jeunes. Je n’ai pas retrouvé d’acte de décès pour Louis (né en 1813) et la petite dernière Jeanne (12 mars 1827) dans les années qui suivent leur naissance. Par ailleurs, Jeanne est née fille posthume de Claude qui meurt le 7 février 1827 à l’âge de 48 ans. Je ne sais pas ce qu’il advient de la famille dans les 3 années qui suivent le décès du patriarche. Est-ce qu’elle déménage ? Reste-t-elle à Saint-Boil ? Les traces que j’ai de Claudine Regenet, de Louis et de Jeanne Potherat s’estompent à ce moment.

Lieux où a vécu François Potherat dans le canton de Saint-Gengoux. Fait avec Google Map

Famille et considérations sur sa personnalité

Trois années plus tard, en 1830, nous retrouvons François dans une commune proche de Saint-Boil, à Savigny-sur-Grosne où il est scieur de long. Il épouse Catherine Guinand le 27 décembre, fille de feu Jean Guinand, de son vivant vigneron à Savigny, et de Marie Lavaut (ou Lavaud).

Onze mois plus tard, Catherine donne naissance à Marie Potherat, dite Mariette. Voient ensuite le jour Claude (1833), Jeanne (1836) qui décède le lendemain de sa naissance, Antoine (1837), Jeanne-Marie (1839), Étiennette (1842) et Philippe (1844). En 1849, Mariette accouche de Claude. Puisqu’elle n’est pas mariée, c’est François qui signe l’acte de naissance de son premier petit-fils. Jeanne-Marie épouse le charpentier Jean-Fleury Moussy dans le 3ème arrondissement de Lyon en 1863. Quant à Antoine, de qui je descends, il s’installe en Côte-d’Or où il fonde une famille avec Anne Meulnet. Je n’ai pas encore étudié le reste de la fratrie. François devient veuf en 1847. Catherine décède le 29 septembre à 1 h du matin, au domicile familial situé au hameau de Notre Dame à Savigny.

Une question de signature

Aucun des ancêtres de François Potherat ne paraît savoir signer son nom ou apposer sa « marque » sur les registres d’état civil ou les registres paroissiaux. Étant remonté jusqu’à ses quadrisaïeux, nés dans les années 1650, c’est une agréable surprise que de voir un Potherat de ma lignée nous laisser un témoignage de sa main. Ses frères et sœurs, oncles et tantes, ne semblent pas non plus savoir signer.

Le premier acte où apparaît la signature de François est pour son mariage avec Mademoiselle Guinand. C’est de loin sa plus belle, ornée d’une belle ruche. C’est la forme qu’elle conserve par la suite.

Signature — Mariage de POTHERAT François et GUINAND Catherine, 27 décembre 1830 — A.D. 71
Signature — Mariage de POTHERAT François et ROBERJOT Catherine, 6 avril 1853 — A.D. 71

Cette première signature, celle faite pour l’acte de mariage de 1830, est marquante par sa taille et position. Si j’entre à nouveau dans le monde des suppositions, je vois apparaître là la signature d’un homme fier pour son grand jour (du moins, j’espère qu’il a perçu son mariage comme un grand jour !). Enfin, ce témoignage pousse aussi à s’interroger sur l’éducation de François. Sa main semble assurée, le trait et les lettres sont soignés. Qu’elle fut son éducation ? Il serait fort intéressant d’en savoir plus sur l’éducation des classes humbles de la société dans les campagnes de Saône-et-Loire à la fin du Premier Empire et au début de la Restauration. Peut-être que François a bénéficié de ce que l’historien de l’éducation Antoine Prost nomme « l’école du peuple », en opposition à « l’école des notables » en cette début de siècle*.

Au-delà de mes divagations sur l’éventuelle personnalité de François Potherat, cet ancêtre a aussi laissé d’autres traces sur sa vie dans les archives. Revenons à la période sa vie qui suit le décès de Catherine Guinand. Seul, il est désormais le patriarche du famille comptant 7 enfants (8 en 1849 avec la naissance de son petit-fils). Il épouse en secondes noces Catherine Robertjot, en 1853, elle-même veuve Grillot. Entre-temps, François Potherat se retrouve impliqué dans des évènements qui marquent non seulement le pays mais le monde.

République ? Monarchie ? Non à Napoléon « le Petit » !

C’est une étrange élection que celle de 1848, à la mort de la Monarchie de Juillet, lorsque presque 6 millions de Français (des hommes !) élisent le neveu du feu Empereur, Louis-Napoléon, président de la République. Comme le reste de la Bourgogne, la Saône-et-Loire vote largement en faveur de Bonaparte mais dans une mesure bien moindres que dans d’autres départements. La Saône-et-Loire est assez favorable aux démocrates-socialistes menés par Alexandre Ledru-Rollin. N’oublions pas que Ledru-Rollin a le soutien d’un enfant du pays, le poète Alphonse de Lamartine. Mais les « démoc-socs » et les républicains modérés sont écrasés. François Potherat s’est-il exprimé ce 10 décembre 1848 ? A-t-il voté et pour qui ? Mystère. Le bulletin, de plus, était officiellement secret. Aux législatives de 1849, le département de Saône-et-Loire confirme sa réluctance à la présidence de Louis-Napoléon en offrant une majorité absolue aux démocrates-socialistes. Avec 66% des voix, le département est rouge !


Inconnu, Au nom du Peuple Français, estampe Imprimerie et lithographie de Perriquet à Auxerre, 1851 —Bibliothèque nationale de France

Trois ans plus tard, Bonaparte se montre plus l’héritier de son oncle que certains ne devaient l’imaginer. Le 2 décembre 1851, il évince ses adversaires politiques les plus gênants (notamment les royalistes), fait dissoudre l’Assemblée Nationale et fait un appel au peuple qui se voit accordé le suffrage universel masculin. Si les royalistes et autres conservateurs sont des grands perdants dans les hautes sphères de ce coup d’état, des républicains prennent les armes dans différentes régions du pays, dont à Paris où ils sont sévèrement réprimés par la poudre et dans le sang. Ailleurs, nous pourrions nous attendre à des insurrections là où deux ans auparavant les votants ont donné leur voix aux démocrates. Ce n’est pas forcément le cas, notamment en Saône-et-Loire, comme l’a souligné l’historien Pierre Lévêque. Les soulèvements sont faibles, souvent le fait de quelques sociétés secrètes mal organisées, peu préparées. La population ne semble pas prête à s’opposer à l’armée qui se voit doter de beaucoup de pouvoir (le département de Saône-et-Loire est immédiatement placé en état de siège). Je laisse ici l’étude de Pierre Lévêque, dont j’encourage la lecture, poser les bases de la situation politique départementale.

Soupçonné d’être un possible bastion de l’opposition démocrate-socialiste, le Chalonnais est vite muselé avec la « suspension du journal républicain modéré La Révolution de 1848 et par la dissolution du conseil municipal […]. »

« À Tournus, les démocrates […] se dispersent dès le lendemain matin à l’arrivé des nouvelles de Paris. C’est en Maçonnais que se produisent les événements les plus graves : partie le 5 au matin du bourg de Saint-Gengoux-le-National, une troupe d’environ 200 insurgés atteint Cluny où les républicains se rendent maîtres du pouvoir local. Renforcée d’environ 300 habitants de la petite ville et des environs, la colonne, dirigée par l’huissier révoqué Stanislas Dismier, passe la nuit à Saint-Sorlin (aujourd’hui La Roche-Vineuse) à environ dix kilomètres de Mâcon, et, le 6 au petit matin, s’avance vers le chef-lieu (où tous les « chefs socialistes » ont été appréhendés la veille au soir). À Chamay, elle se heurte à l’avant-garde d’un bataillon du 1er régiment du génie : un échange de coups de feu fait plusieurs morts parmi les insurgés, qui s’enfuient. L’ordre est alors partout rétabli**».

Lévêque Pierre, « Décembre 1851 : faibles réactions en pays « rouge ». Le cas de la Saône-et-Loire » in Revue d’Histoire du XIXe siècle, n°22 (2001), pp. 65-75.

François Potherat comptait parmi ce quelque demi-millier d’insurgés du Mâconnais. Savigny-sur-Grosne se trouvant tout proche de Saint-Gengoux-le-National, il y est possible que c’est là que son réseau de connaissances se retrouvait pour se sociabiliser, pour parler politique et affaires. Dans tous les cas, il semble qu’en apprenant les nouvelles de Paris, une partie des habitants du canton se sont dirigés vers Saint-Gengoux pour décider de la marche à suivre afin de répondre aux évènements. Fort heureusement pour lui et ses enfants, François ne fait pas partie des quelques malheureux tombés sous les balles des militaires qui ont répondu au soulèvement armé du Maconnais. Il est arrêté à la suite de la marche sur Mâcon. Moins de deux mois après, les portes de la prison de Mâcon s’ouvrent pour de nombreux insurgés.

Alors que beaucoup sont condamnés à la terrible peine du bagne dans les colonies françaises, d’autres, les suiveurs notamment, sont condamnés à des peines moins lourdes et retrouvent une liberté partielle. Le 18 février 1852, les lecteurs du journal local Le Courrier de Saône-et-Loire peuvent prendre connaissance du sort des prisonniers fraichement libérés. Seul habitant de Savigny à être condamné, François doit se plier à vivre les dix prochaines années de sa vie sous surveillance policière. Le voilà prévenu ! Le 10 avril suivant, un autre article du même journal confirme la condamnation du scieur de long âgé de 43 ans***.

Le Courrier de Saône-et-Loire, 18 février 1852 — Retronews

Afin d’enquêter sur cette donnée alors unique sur la vie d’un de mes ancêtres, j’ai décidé de chercher les archives qui pourraient m’en apprendre le plus. La sous-série F/7 (Police) des Archives Nationales est tout indiquée pour essayer d’en savoir plus, s’ajoutant à la longue liste des archives que je dois un jour visiter.

Je suis alors tombé sur une base de données réalisée par le LIR3S (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche « Sociétés, Sensibilités, Soin ») de l’université de Bourgogne****. Elle permet notamment d’obtenir aisément des informations sur les milliers de personnes poursuivies par suite du coup d’état de Napoléon III. Une présentation plus détaillée du projet est disponible ici.

43 ans, veuf, père de sept enfants et scieur de long de Savigny-sur-Grosne, ces informations présentent dans la base de données me confirment qu’il s’agit bien de mon « François Potherat » et non d’un potentiel cousin homonyme parmi les nombreux autres Potherat du canton. Est aussi confirmée sa prise d’arme et sa participation dans l’insurrection. J’apprends aussi que la police le considérait de « mauvaise moralité », qualificatif qui en dit tout autant long sur les mentalités de l’époque qu’il ne dit rien sur la personnalité du concerné. Autrement dit, il est possible qu’il fréquentât des cafés où se réunissaient d’autres « mauvais éléments » de la société. Cette formidable base de donnée m’a partiellement rassasié en attendant de me rendre aux Archives Nationales, un jour.

Dernières années et autres interrogations

Je ne sais guère plus sur la vie de François, mais voilà un ancêtre dont la fiche est déjà très bien remplie. L’année suivante, il quitte Savigny-sur-Grosne et s’installe non loin, à Saint-Ythaire, avec sa nouvelle épouse Catherine Robertjot. En 1854, sa mère, Claudine Regenet, décède à l’hôpital de Chalon-sur-Saône. Je dispose ensuite des seuls consentements aux mariages de ses enfants comme traces sur sa vie, et des recensements. François Potherat est décédé le 25 octobre 1869 en son domicile à Saint-Ythaire, à l’âge de 60 ans.

D’autres questions restent en suspens. Celles-ci me sont venues à l’esprit en étudiant François mais peuvent s’appliquer à tous nos ancêtres. Quelles furent les répercussions sur son statut social et sa famille de son implication politique en 1851 ? Il déménage quelques mois après sa libération et une partie de ses enfants se marient dans d’autres départements. Les motivations sont-elles économiques, comme nous le pensons souvent, ou est-ce que les conséquences de 1851 ont influé sur le « prestige », le « statut » et l’image de la famille de François, au point que ces personnes ont décidé de déménager ? Il y a peut-être une relation même s’il est impossible d’en avoir la réponse.

Enfin, ce parcours me pousse à m’interroger sur les opinions de François. Était-il un démocrate-socialiste, un républicain modéré ou un nostalgique de la monarchie de Juillet ? Était-il même politiquement actif et raisonné ou simplement animé par la passion (autrement dit, un suiveur facilement influençable) ? Comme l’a écrit Pierre Lévêque, il y a de fortes chances pour que François Potherat fut un démocrate-socialiste, plus ou moins impliqué, car ils étaient statistiquement majoritaires dans le Maconnais. Mais la pratique de la généalogie doit nous rappeler le poids de l’individu. Au-delà d’une probabilité, d’une statistique, François Potherat était une personne, unique, comme chacun d’entre nous. Toutes ces découvertes sur sa vie, aussi passionnantes qu’elles puissent être, ouvrent la porte à davantage de questions sur sa personnalité, sur son implication politique plus ou moins importante, sur son degré d’engouement pour un parti politique, une idéologie, sur l’image d’une famille par suite des actions d’un de ses membres.

Si nous avions vécu avec quelqu’un cent vingt ans, et si on nous demandait ce que nous pensons de lui, pour ne pas trahir la complexité de sa personnalité, il nous faudrait réponse : « Je commence seulement à la connaître. ». Alain de Botton

https://journals.openedition.org/rh19/248


* Prost Antoine, L’enseignement en France, 1800-1967, Paris, Armand Colin, 1968, 524 p.

** Lévêque Pierre, « Décembre 1851 : faibles réactions en pays « rouge ». Le cas de la Saône-et-Loire » in Revue d’Histoire du XIXe siècle, n°22 (2001), pp. 65-75.

*** Le Courrier de Saône-et-Loire,18 février 1852, p. 2/4, disponible sur Retronews.
Le Courrier de Saône-et-Loire, 10 avril 1852, p. 2/ 4, disponible sur Retronews.

**** Farcy Jean-Claude , Fry Rosine, Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne] URL : http://poursuivis-decembre-1851.fr/index.php?page=presentation/accueil

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