Lucien Bernard : chansons et patrie au champ d’honneur

Les commémorations du centenaire de la Grande Guerre de 1914-1918 nous ont montrées que les émotions que nous ressentons par rapport à cet épisode de notre histoire sont plurielles et sujettes à des débats. Que l’on applaudisse le sacrifice des hommes et des femmes de la guerre, ou bien que l’on constate avec dégoût la boucherie que le monde a connu, voire les deux, l’émotion, sous une forme ou une autre, est là. Pour l’historien amateur ou académicien, l’émotion vis-à-vis de son sujet d’étude n’est pas toujours facile à admettre car elle semble remettre en cause le Saint Graal de la discipline qu’est l’objectivité. Pour le généalogiste, il est peut-être plus aisé d’accepter le ressenti de certaines émotions face aux vies de ses ancêtres, quelles qu’elles puissent être.

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Les Forges de Fraisans. Photographie téléversée par Alcelse sur Généanet

Avec l’accélération des ouvertures aux archives de la guerre, il est devenu plus facile de retracer le parcours de nos parents poilus. En revanche, bien souvent, ce « parcours » se limite aux registres matricules, aux journaux des marches et opérations du régiment, au livret militaire peut-être. Les plus chanceux d’entre nous avons dans nos archives familiales une photo du soldat prise avant, pendant ou après la guerre, des lettres écrites à la famille ou aux amis ou bien, trésor, un journal de guerre.

Je n’ai pas de photographie de Lucien Bernard, jeune jurassien incorporé au 42e R.I. à 19 ans en décembre 1914, mais je possède une lettre écrite à une de ses soeurs dans laquelle se trouve une chanson. Un beau témoignage de ce jeune poilu débordant de fougue patriotique, de détestation pour son ennemi allemand, d’entrain pour cette guerre dont il n’est pas revenu.

Jeunes années

Lucien est né à Ranchot, petite commune du Jura, le long du Doubs entre Besançon et Dole, le 7 septembre 1895. Ses parents, François dit Francis et Marie dite Reine, parcourent les villages des environs au fil des saisons. Francis est un ancien hussard devenu tour à tour manouvrier, charpentier, scieur de long, ouvrier. Il y a déjà une petite fille de deux ans, Françoise Élise. Douze autres enfants suivront, dont mon arrière-grand-mère Marguerite, née en 1907. La famille est marquée par plusieurs drames, comme le landau d’une sœur tombé dans le Doubs qui emporte l’enfant.

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La gare de Ranchot-Dampierre. Photographie téléversée par Rigouard

1914. Lucien a 19 ans, il vit à Dampierre avec sa famille et il est ouvrier pour les Forges de Fraisans, ancien joyau de l’industrie locale alors en déclin. Il sait lire et écrire mais n’a pas le brevet d’instruction primaire. C’est un jeune homme blond, aux yeux gris et mesurant 1 mètre 60.

Mais bien loin de Dampierre et Fraisans, en ce mois de juin, un archiduc se fait assassiner par un nationaliste serbe … La poudrière européenne explose. Les pulsions nationalistes des pays qui entrent en guerre peuvent se déverser sur les champs, forêts et villes d’Europe et du monde.

Le soldat Bernard, classe de 1915

Âgé de 19 ans, Lucien doit normalement se rendre au bureau de recrutement de Lons-le-Saunier en 1915. Mais sa classe est appelée un peu en avance, dès décembre 1914, pour renforcer les effectifs des régiments déchirés par les combats de l’automne, lors de la bataille des Frontières.

Il est incorporé au 42e régiment d’infanterie, dit l’ « As de Carreau ». Issu du régiment de Limousin, le 42e a été de toutes les guerres de la monarchie et de la République, depuis le XVIIe siècle. Ce régiment est déjà bien éprouvé par la guerre. Il défend Belfort, son dépôt, en août avant de participer aux combats en Alsace à la fin de l’été, puis fait route vers la Marne. Le 7 septembre, le régiment panique sous le feu des Allemands et bat en retraite sans en avoir l’ordre. Après l’instruction, le soldat de 2ème classe Bernard arrive au bataillon de marche du régiment le 9 mai 1915. À ce moment, le régiment est dans l’Aisne, vers Vingré près de Soissons, lieu célèbre pour l’exécution de six poilus du 298e R.I. fusillés pour l’exemple en décembre 1914.

En avant ! Pour la patrie et en musique !

Aux côtés du 42e R.I., sur le plateau de Nouvron-Vingré, le 44e R.I. est aussi campé dans ses positions pour défendre Soissons et Compiègne. Le 44e ? C’est « l’As de Pique », le régiment de Lons-le-Saunier ! Dans l’Aisne hostile se trouvent d’autres Comtois avec Lucien Bernard. L’un d’entre eux se nomme Léon Roeslin, c’est un Lédonien, un petit gars d’1 mètre 55, étudiant de 23 ans qui vit au 9 rue de la République, à Besançon, avec ses parents. Léon, dit « Léo », est un engagé volontaire qui a devancé l’appel de sa classe. En 1915, il est sergent à la 2ème compagnie du 44e R.I.

Impossible de dire comment ils se sont rencontrés ou ont sympathisé, mais en juin 1915, au plateau de Nouvron, l’ouvrier et l’étudiant écrivent une chanson qui est plus tard envoyée à une sœur de Lucien dans une lettre personnelle. Ci-dessous, vous retrouvez une transcription de cette lettre et de la chanson. Pour des raisons de qualité d’image, j’ai préféré la transcription à la numérisation. Si la partie signée par Léon Roeslin mentionne la date du 23 juin, le tout semble avoir été rédigé et expédié le 7 septembre 1915, jour de l’anniversaire de Lucien et de la Sainte Reine. Les deux écritures se ressemblent, celles de Lucien est pleine de fautes d’orthographe. Je les laisse !

Comme ce dernier l’a mentionné lui-même, les paroles sont imaginées sur l’air de Je sais que vous êtes jolie. Je vous laisse vous imprégner de la mélodie en cliquant sur la vidéo ci-dessous.

Sonnelly – Je sais que vous êtes jolie

Mardi le 7 septembre 1915

Cher soeur je tenvoi ses doux mots pour te doner de mes nouveles et en mêmes tan pour en avoir des tienes. Je suis toutjours en bone santé et j’espère que ma lettre te trouvera de mêmes a son arivé. [illisible] je ne vend pas mes chansons je les donne. Celle la je la garde car je crois l’idée bonne c’est pour nos amis tombés au champ d’honneur. En souvenir de nous [illisible].

Aux morts du 42 et 44.

Air : je sais que vous êtes jolie.

Pour la patrie

1er couplet

Depuis des mois nous soutenons une guerre

Pour défendre notre France qui nous est chère

Pour chasser les envahisseurs

Et les punir de leurs horreurs

Dans les combats la lutte est horible a voir

Devant la mort nous gardons pourtant l’espoir

Et nos poilus pleins de courage

Joyeu se ruent au Carnage

                                Chacun se dit

                                tout bas ceci

Refrain

Je sais que c’est pour la patrie

Que jour et nuit sans hésiter

Nous voulons ataquer

Et doner notre vie

Je sais que la France est jolie

Que L’Allemand veut nous la dérober

                                Ca jamais

Ah oui pour eux la France est trop jolie.

2e couplet

Loin des parents et de nos femmes aimés

Depuis six mois nous sommes dans les tranchées

Ou Constamment sans nous lasser

Nous bravons toujours le danger

Et si parfois cette existance nous lasse

Se n’est ja mais qu’un mauvais moment qui (passe

Car la gaité prend le dessus

Et a près l’on ny pense plus

Chaque soldat pense tout bas

                                (au 1er refrain)

————————–

Ton frère qui taime est qui panse a toute sa famille.

BERNARD L.

3e couplet

Bien loin la bas du pays qui les vit naître

L’allemand vainqueur venant s’installer en maître

Une mère et son petit enfant

Ont fuit devant le Conquérant

Et a son fils qui réclame son papa

La mère reprend en le prenant dans ses Bras

Il vit toujours et en tremblant

Fait voir la lettre de l’absent

                                (Mon cher petit

                                retient ceci)

Refrain

Tu sais que c’est pour la patrie

Qu’un beau matin sans hésiter

Ton père s’en est allé

Pour sacrifier sa vie

Tu sais que la France est jolie

Que L’Allemand veut nous la dérober

                                Ca jamais

Eh oui pour eux la France est trop jolie.

4e couplet

Nos soldats sont aux Créneaux de la tranchée

On sent partout une atmosphère enfiévrée

L’attaque est proche on va Bondir

Et c’est encore avec plaisir

Le Commendant sabre au Clair cris en avant

Mais tout à coup il semble chancelant

Percé d’une Balle en plein cœur

Il dit surmontant la douleur

                                Courage enfants

                                je meurs contant

Refrain

Je meurs mais c’est pour ma patrie

Si l’ennemi est repoussé

Je serai Bien vangé

En sacrifiant ma vie

La France leur faisait bien envie

Mais pour la voir il devron tuer

Jusqu’au dernier

Adieu je meurs mais c’est pour ma patrie

————————–

Plateau de Nouvron 23 juin 1915                           Leo Roeslin, sergent au 44e d’Infanterie, 2e Compagnie

Oui, ce fut pour la patrie …

Étrangement, le 4ème et dernier couplet me fait penser à la célèbre chanson Verdun ! On ne passe pas, pourtant écrite l’année suivante. Je suppose qu’une analyse poussée des sentiments qui animent l’écriture de ces paroles est possible. Je m’y prêterai peut-être. Immédiatement, je me dis que la « croyance populaire » que les soldats (du front ouest du moins) n’étaient que des hommes envoyés à la mort par des officiers généraux incompétents, et que ces soldats étaient les mêmes dans les deux camps, sans haine ou dédain pour l’autre, est fausse. Lucien et Léon font part de leur grand patriotisme, voire d’un nationalisme qui transparaît par la haine du « boche », l’Allemand, cet envahisseur venu voler la France.

La lettre est datée du 7 septembre 1915. Ce mois-ci, les 42e et 44e R.I. sont en Champagne ou les affrontements avec l’armée allemande sont vicieux et d’une grande brutalité. Nos paroliers sont engagés dans une attaque près de Souain-Perthes-lès-Hurlus. Il s’agit de briser les défenses des Allemands qui sont bien fortifiés. À moins de 2km, en contrebas du village, se trouve une grande exploitation agricole, la Ferme des Wacques. Du 25 au 30 septembre, les 35e et 42e R.I. subissent plus de 2000 morts et blessés. Le 44e est aussi secoué. Petite victoire, les Allemands n’abandonnent pas facilement la position et les bombardements continuent de pleuvoir dans les jours qui suivent. Le 4 octobre, le sergent Roeslin est fauché par un obus et meurt de ses blessures. Le même jour, Lucien Bernard est porté disparu par suite d’un bombardement. Son corps n’est pas immédiatement identifié mais il est déclaré « mort pour la France » le 17 octobre. En fait, il s’avère que la dépouille est retrouvée dans les jours suivants. Son registre matricule signale qu’il a été « inhumé par l’ambulance 16/2 de la 117e division d’infanterie près de la ferme des Wacques ».  

Adieu, je meurs mais c’est pour la patrie, disaient-ils.

Un grand nombre des soldats tués à la Ferme des Wacques est laissé à la merci des éléments. Il faut attendre 1921 pour que la construction d’un calvaire débute et que les corps soient relevés, si possible identifiés puis enterrés dans les tombes que nous connaissons aujourd’hui. Lucien est inhumé à Somme-Suippe. Léon est enterré à la nécropole nationale de La Crouée, à Souain.

Tombe Lucien

La tombe de Lucien à Somme-Suippe. Photographie personnelle. 2016.

Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Dampierre. Lucien figure aussi sur le livre d’or des Forges de Fraisans, aux côtés des autres soldats et quelques sous-officiers employés par cette entreprise qui sont morts pendant cette guerre.

Anecdote

Vous souvenez-vous de Julien Roy, que j’ai mentionné dans un article sur Vincent Bernard ? En 1928, la sœur de Lucien, Marguerite, a épousé René, demi-frère de Julien. Ils ne se sont pas connus, mais ils sont enterrés à 20 mètres l’un de l’autre, loin de leur Jura et Côte-d’Or.

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